
Morty mangeait gloutonnement, mais il refrénait sa curiosité et ne cherchait pas à voir comment son maître arrivait à ingurgiter quoi que ce soit. En tout cas, la nourriture posée devant lui ne s’y trouvait plus au bout d’un moment, il avait donc dû se passer quelque chose dans l’intervalle. Il avait le sentiment que ce n’était pas dans les habitudes de la Mort d’agir ainsi, mais qu’il le faisait pour mettre son apprenti à l’aise, comme un vieil oncle célibataire auquel on a collé son neveu pour les vacances et qui est terrifié à l’idée de commettre une bévue.
Les autres dîneurs ne leur prêtaient guère attention, même lorsque la Mort se renversa sur son siège et alluma une pipe délicate. Difficile d’ignorer un quidam dont la fumée de la pipe s’échappe par les orbites des yeux, pourtant tout le monde y parvint.
« C’est de la magie ? demanda Morty.
— D’APRÈS TOI ? fit la Mort. EST-CE QUE JE SUIS RÉELLEMENT ICI ?
— Oui, répondit lentement l’apprenti. Je… j’ai observé les gens. Ils vous regardent mais ils vous voient pas, j’crois bien. Vous faites quelque chose à leur esprit ? »
La Mort secoua la tête.
« ILS FONT ÇA TOUT SEULS, dit-il. PAS DE MAGIE LÀ-DEDANS. LES GENS NE PEUVENT PAS ME VOIR, ILS SE L’INTERDISENT, TOUT BONNEMENT. JUSQU’À LEUR DERNIÈRE HEURE, BIEN ENTENDU. LES MAGES, EUX, ME VOIENT, ET LES CHATS. MAIS L’HUMAIN MOYEN… NON, JAMAIS. » Il souffla un rond de fumée vers le ciel et ajouta : « ÉTRANGE MAIS VRAI. »
Morty suivit des yeux le rond de fumée qui s’éleva en tremblotant et dériva en direction du fleuve.
