
« IL Y A DES FOIS, TU SAIS, dit-il à moitié pour lui-même, OÙ ÇA ME REND VRAIMENT MALADE. »
Il pivota sur un talon et enfila une ruelle à toute allure, sa cape lui volant dans le dos. La ruelle serpentait entre des murs sombres et des bâtisses endormies, moins voie publique que trouée sinueuse.
La Mort fit halte près d’un tonneau d’eau de pluie, y plongea le bras jusqu’à l’épaule et ramena un petit sac auquel était attachée une brique. Il tira son épée, comme un trait de feu bleu tremblotant dans l’obscurité, et trancha la ficelle.
« IL Y A DE QUOI SE METTRE EN ROGNE », dit-il. Il renversa le sac par terre et Morty vit des petites boules pathétiques de fourrure détrempée en glisser pour s’étaler sur les pavés, dans une flaque d’eau grandissante. La Mort avança ses doigts blancs et les caressa délicatement.
Au bout d’un moment une espèce de fumée grise monta en tournoyant des cadavres et dessina en l’air trois petits nuages en forme de chatons. De temps en temps ils se modifiaient, peu sûrs de leur apparence, et clignaient de leurs yeux étonnés en direction de Morty. Quand il voulut en toucher un, sa main passa carrément au travers et le picota.
« ON NE VOIT PAS LES GENS SOUS LEUR MEILLEUR JOUR, DANS CE MÉTIER », dit la Mort. Il souffla sur un chaton qui roula doucement sur lui-même. Le « miaou » de protestation de l’animal eut l’air de venir de très loin à travers un tube de fer-blanc.
« C’est des âmes, hein ? demanda l’apprenti. Et les gens, à quoi ils ressemblent ?
— À DES GENS, dit la Mort. TOUT ÇA, C’EST DU DOMAINE DES CARACTÉRISTIQUES ET DE LA MORPHOGÉNÉTIQUE. »
Il poussa un soupir comme un froufrou de linceul, attrapa les chatons en l’air et les rangea soigneusement quelque part dans les replis sombres de sa robe. Il se releva.
« C’EST L’HEURE DU CURRY », dit-il.
* * *
Il y avait foule aux Jardins du Curry, à l’angle de la rue de Dieu et de la ruelle du Sang, mais une foule composée de la crème de la société – du moins, de ces gens qui flottent en surface et qu’il est donc bien venu d’assimiler à la crème. Des buissons odorants plantés parmi les tables éclipsaient presque l’odeur de fond de la cité, qu’on avait qualifiée d’équivalent olfactif de la corne de brume.
